Vendredi 26 janvier 2007 5 26 /01 /Jan /2007 05:39

« Il en est trop qu’on laisse dormir.

 

    Il y a quelques années, au cours d’un long voyage en chemin de fer, j’ai voulu visiter la patrie en marche où je m’enfermais pour trois jours, prisonnier pour trois jours de ce bruit de galets roulés par la mer, et je me suis levé. J’ai traversé vers une heure du matin le train dans toute sa longueur. Les sleepings étaient vides.   

    Les voitures de première étaient vides. Mais les voitures de troisième abritaient des centaines d’ouvriers polonais congédiés de France et qui regagnaient leur Pologne.

[...]

    Je m’assis en face d’un couple. Entre l’homme et la femme, l’enfant, tant bien que mal, avait fait son creux, et il dormait. Mais il se retourna dans le sommeil, et son visage m’apparut sous la veilleuse. Ah ! quel adorable visage ! Il était né de ce couple-là une sorte de fruit doré. Il était né de ces lourdes hardes cette réussite de charme et de grâce. Je me penchai sur ce front lisse, sur cette douce moue des lèvres, et je me dis voici un visage de musicien, voici Mozart enfant, voici une belle promesse de la vie. Les petits princes des légendes n’étaient point différents de lui protégé, entouré, cultivé, que ne saurait-il devenir ! Quand il naît par mutation dans les jardins une rose nouvelle, voilà tous les jardiniers qui s’émeuvent. On isole la rose, on cultive la rose, on la favorise. Mais il n’est point de jardinier pour les hommes. Mozart enfant sera marqué comme les autres par la machine à emboutir. Mozart fera ses plus hautes joies de musique pourrie, dans la puanteur des cafés-concerts. Mozart est condamné.

    Et je regagnai mon wagon. Je me disais ces gens ne souffrent guère de leur sort. Et ce n’est point la charité ici qui me tourmente. Il ne s’agit point de s’attendrir sur une plaie éternellement rouverte. Ceux qui la portent ne la sentent pas. C’est quelque chose comme l’espèce humaine et non l’individu qui est blessé ici, qui est lésé. Je ne crois guère à la pitié. Ce qui me tourmente, c’est le point de vue du jardinier. Ce qui me tourmente, ce n’est point cette misère, dans laquelle, après tout, on s’installe aussi bien que dans la paresse. Des générations d’Orientaux vivent dans la crasse et s’y plaisent. Ce qui me tourmente, les soupes populaires ne le guérissent point. Ce qui me tourmente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur. C’est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné.

 

 

 

Seul l’Esprit, s’il souffle sur la glaise, peut créer l’Homme.»

 

 

 

Antoine de St Exupéry, Terre des hommes.

Par Antoine P. - Publié dans : Livres
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Vendredi 26 janvier 2007 5 26 /01 /Jan /2007 05:39

Les quelques lignes qui suivent sont une présentation que j'avais faite du livre alors que je l'offrais à une amie :
 

 

" J’ai joint à cette lettre un exemplaire du Petit Prince, avec un carnet de dessins de l’auteur. Ce livre, lis-le dans un moment de grand calme, sans personne pour te déranger. Quand tu le liras, il n’y aura point de personnage ou de scène que tu ne comprendras pleinement. Tu te diras qu’une rose ne peut pas parler, qu’on ne voyage pas entre les planètes en s’accrochant à des oiseaux sauvages.

Mais ce livre est un peu comme un diamant brut. Certains qui verraient le diamant brut auraient tôt fait de vouloir le polir, de vouloir lui donner un aspect plus lisse, plus joli peut-être, mais infiniment plus banal. Le Petit Prince, c’est un peu cela. Tu ne comprendras pas forcément tout, mais garde ce livre brut, un peu effarouché, un peu inaccessible. Sa beauté réside peut-être en ce qu’on peut le lire de mille façons différentes.

Le Petit Prince est peut-être avant tout une grande leçon de vie. Si demain le vent devait tout emporter, les Hommes, les édifices, les arbres ou les mers, sans rien laisser de leur passage, je suis sûr qu’il laisserait toutefois une chose en place, une chose en laquelle il verrait le seul vrai témoignage. Et il resterait alors sur une terre désertifiée, quelque part, caché peut-être, ce livre que tu tiens dans les mains.

            Il serait malgré tout caché. Et, alors, ce qui embellirait la Terre, c’est qu’elle puisse cacher ce livre quelque part. "

Par Antoine P. - Publié dans : Livres
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Vendredi 26 janvier 2007 5 26 /01 /Jan /2007 05:36

Maman contente, bébé rose dans les bras. Maman fière, il fait déjà dodo, bébé qui marchera bientôt.

« T’as vu, il a la même tête que son grand-père ! »

            Famille heureuse, photographie. Bébé dans le landau, sourire que l’on revêt sur la photo comme l’on s’habille le dimanche. Faut faire bien. Le cadre est magnifique, bien travaillé, la toile est brillante comme une chaussure trop bien cirée. On a mis une petite plaque de verre devant, pour ne pas que le temps jaunisse l’instant. Ad vitam aeternam. Kodak pour l'éternel.

            Puis les années passent, bébé marche, fait moins dodo, parle aussi. Il dit ‘maman’, ‘papa’. Papa ?

            « Votre enfant est attentif et apprend vite ». Ah, ouf, il est intelligent, il n’est pas superactif, il se concentre. C’est bien. Parfait.

‘Je t’aime, maman’ ; ‘il est où, papa ?’ ; ‘ c’est quoi, un voyage ?’ ; ‘ il revient quand ? ’ ; ‘ on va où quand on est mort ?’

            Le verre se fissure, un peu d’air passe. Le papier jaunit, mais maman ne voit pas. Nouveau papa, petit frère. Ils ont l’air content tous les trois. Hé, regardez-moi ! Ben quoi ? J’ai pas de …

            Faut pas pleurer, faut être fort. Paraît que quand on cache son malheur il n’existe plus. C’est ce qu’ils des fois dans les dessins-animés. Alors faut essayer. Pis il paraît que quand on se cache…

« Sa moyenne est en chute libre ». Alors on se prend des claques, deux, trois, dix, on sait plus vraiment. Puis le jeu du foulard. Avec les copains, on joue à être mort.

‘C’est quoi, être mort ?’ ; ‘On va où quand on est mort ?’. Je sais pas, mais sûrement loin d’ici. Peut-être sur une île, avec du soleil et du sable et des grands qui rient toujours. Peut être qu’on va à Paris, sinon. Ca doit être beau, Paris. La maîtresse disait que c’était l’une des plus belles villes du monde. Je sais pas, j’en connais pas beaucoup. La mienne et celle de mon copain. Peut être que quand on est mort, on va à Paris, sans avoir à prendre le bus. C’est nul, le bus, il y a toujours beaucoup de gens, et les grands prennent toutes les places en premier.

 

‘A mon fils’ ; ‘à notre neveu’ ; ‘à mon frère’ ; ‘à notre camarade’. Gerbes de pleurs. Maman regarde la photo. Elle a jauni. Elle n’avait pas fait attention. C’était la seule photo de ce temps là. On dirait qu’elle est vieille, maintenant. On dirait la photo de jeunesse du vieux monsieur de la tombe d’à côté.

            Petite sœur pour le petit frère. Photo Kodak, sourires, pleurs, couches, école, et puis … Et puis …

Par Antoine P. - Publié dans : Humeur
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Vendredi 26 janvier 2007 5 26 /01 /Jan /2007 05:35

Des flocons de neige sur nos têtes blanches

Larmes cristallines peu à peu s’avalanchent

Libres mes yeux, regardent –vermine-

Cette magie si cruelle qui s’évapore…

La neige sur le décor.

 

Des flocons de noël ça et là, partout

Même pas beaux, pas froids, pas blancs, pas vrais du tout

Séchés mes yeux, évitent – divines ?-

Ces vitrines chimistes, rendant le plomb d’or...

Noël multicolore.  

Par Antoine P. - Publié dans : Poésie
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Vendredi 26 janvier 2007 5 26 /01 /Jan /2007 05:22

Parce que dans un monde où chacun parle pour ne rien dire, il faut savoir prendre de la distance.
Parce que dans ce monde où chacun parle, peu savent en prendre.
 

Ne tente pas de convaincre celui qui sait déjà, car il s'en moque.
Ne tente pas de convaincre celui qui ne sait pas, car il ne voudra jamais comprendre.

Parce que dans un monde à l'impératif, il faut savoir être sourd.
Parce que monde à l'impératif rime avec monde à l'impérialisme.

Ne bouge surtout pas, ne te retourne pas, il y a un loup derrière toi.
Ne bouge pas, ne te retourne pas - mais regarde moi ; le loup ne te mordra pas.

Parce que tout doit tourner rond,
Parce que seule la science vaut,
Parce que l'erreur est proscrite,

Parce que dix hommes sont le monde
Et que le monde est à eux,

Je ne tente pas de convaincre ;
Je parle seul.

Par Antoine P. - Publié dans : jevoulaisjustedire
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